24 décembre 2011

Melting point

Le paradoxe, les deux pieds dedans. Enfin, de l'humaine humanité crasse, comme une flaque de boue dans laquelle on s'égaierait. Comme une bauge, verrats et truies que nous sommes, magnifique bauge. Jouissive et mortifère.

A la joie de vous voir, de partager ce qu'il y avait dans l'air, cette légèreté et ce pied-de-nez fugace fait au destin, il y avait une toile de fond. Nécessaire ou pas, mais présente comme s'il fallait - et on le sait - que Thanatos agite ses grelots en sourdine pour que la vie fuse. De la joie de vous voir, j'ai gardé des lambeaux enroulés autour de mon corps comme autant d'écharpes de mohair, chaudes et arachnéennes, infiniment subtiles. 

Toi, que j'ai vu dans la lumière crue, pour une fois, comme une impossible erreur, comme le support fantastique à mon erreur première, celle de croire, celle de nourrir des espoirs. Toi, que j'ai vu comme inadvertant, englué, statufié dans les mêmes crèves-coeurs redondants. 

Et toi, traversé des doutes générationnels, perdu dans les chavirements que nourrit l'accession au trône social, le démembrement et la création du golem qui perpétuera. Le nom comme seule aspérité à laquelle, dans son inaccessibilité stroboscopique, accrocher l'angoisse de répartition, l'angoisse du lien perpétuel, la signature en fin de contrat.

Toutes ces choses que nous devions oublier, ce soir-là, dégager de l'horizon. Ces projections insupportables qui ne devaient pas passer par nous. Un consensus à l'élégance rare, une conjonction de coordination à laquelle les sons minimalistes servaient de parfaite toile de fond. Obligatoire et superflue.

Toi, beaming sous ton pelage d'hiver, ravi de la chaleur ésotérique qui suintait des corps sourds et des historiques enchevêtrés. Jusqu'au bout, jusqu'à l'ivresse finale, debout, là, juste là, point de retour que j'ai cherché toute la nuit. Ta compagnie lycanthrope comme une assurance moelleuse, hyperbole de mes propres attermoiements, non sauvage comme elle a dit, pourtant. M'y noyer, peut-être en fin de soirée. Mais noyée, déjà, plus prosaïquement. Et les grelots, ding ding.

Pas très raisonnable, malgré les nouvelles portes blindées, pas très raisonnable. Je vous ai emmenés. And if a double-decker... mais non. La petite culpabilité d'avoir mené le carrosse en des chemins sinusoïdes. La culpabilité de l'avoir un peu délaissée, mentalement du moins, toute occupée à retrouver ces sensations oubliées de la menteuse camaraderie d'antan. Une douceur, malgré tout, qui a persisté des jours entiers, tandis que se déployait le scénario dramatisant. Tandis qu'ailleurs, les corps et les voracités se disloquaient, en attente.

Depuis, je guette les prémisses, les embryons de cette force qu'il me faudrait, tranquille, imposante, limitante, du coup. Il la faudra. Et si je ne l'ai pas, j'en inventerai une, avatar bancal pour changer, mais peut-être suffisamment bien jouée pour que son fard s'incruste et qu'il serve tout à la fois de rampart et de sémaphore.

Les discussions d'après, en roue libre, encore délestées, encore soigneusement évitantes, mais du coup parler de ce qui était moins dit. Convergence hoquetante, point de condensation des émotions qui cumulaient dans mon ciel  intérieur. Un programme fucké et l'agacement que je sens planer en loucedé, les énergies contraires, horizontale contre verticale. Une fatigue abysmale qu'il va falloir museler, le temps de faire la fille matinale.
En filigrane, cristallins et omineux, les grelots n'ont cessé de se faire entendre, forgeant l'épaisseur du chaudron de fonte, cette magnifique bauge où je veux rester et où les gens crient.


9 décembre 2011

Mon dindon dans ta farce

Full moon, 100%. Il est l'heure.

Depuis que je dors la nuit, comme vous, comme I used to, mais jamais avec autant de bonheur peut-être, je serre les dents. Et la douleur, le matin, au petit-déjeuner. Rien de bien terrible, juste, et encore et toujours, du freudisme plein ta fiole, du truc qui vient de ce que tu peux pas contrôler, se détendre, la belle affaire. C'est quoi ?

Pourtant, je vous observe, depuis longtemps, j'essaie de faire comme vous, je fais comme vous, c'est devenu moi, mais j'y arrive toujours pas. Ou juste en bout de course, quand on n'a plus le temps. Ah si, le sport, et encore, faut que ça confine à l'épuisement. C'est pas mes deux ou trois heures de marche par jour qui y suffiraient. Se détendre, c'est s'écrouler. Se détendre, c'est s'endormir au monde, fermer toutes les écoutilles, glisser dans la passivité, ne plus savoir, ne plus comprendre. Ne plus être aware, abandonner son Jean-Claude van Damme intérieur. Se laisser vaincre. Mourir.

Alors, je serre les dents, parce que sinon tout va partir en vrille, j'imagine, un torrent de boue et d'humeurs, dont nul ne saurait quoi faire, moi la première. A part peut-être trouver ça étonnant. Pourtant, pourtant, il y avait une nouvelle distance, une accalmie de la pensée tonitruante, une résignation bonhomme, la trêve, quoi, à défaut d'armistice. Parfois, on dirait bien, c'est quand tout paraît serein que se livrent les pires guerres intestines. La nuit, tous les chats sont gris quand le gris est la couleur de l'ennemi.

Enfin, peut-être, cette accession à l'humanité culturelle totale : plus rien qui transparaît, plus rien qui transperce. Une matité et une tiédeur à toute épreuve, de celles qui ne font plus peur, de celles qui passent, transparentes, inodores, insaisissables et muettes. Plus aucune trace, juste le gris sur du gris. A force de vous être trop, j'ai renoncé. Non sans quelques réminiscences, par moments, et donc quelques hoquets, mais vite happés par le silence, nullifiés et évacués hors champ.

Je m'en fous, je m'en fous tellement que c'est à peine si je remarque qu'en fait, je m'en fous pas du tout. Une énorme sourdine à moi-même, une censure à mon pied, une enclume sur mesure, et voilà que je ne capte plus rien, plus rien de ce qui me maintenait vivante, jusque-là, des épines partout dans le corps, du kérozène dans le cerveau, mais vivante, quoi !

Je vous ai trop écouté, vous qui tremblez, vous qui donneriez tout pour des objets, vous qui ne pouvez voir en face le visage de l'affect que s'il est sublimé par la technique, artistique ou autre, vous qui êtes si parfaits, si exigeants, si rhétoriquement imparables ; vous qui ne supportez pas qu'on vous aime, c'est trop sale, comprenez ; vous qui ne pensez qu'à la vitrine, votre vitrine, sans jamais ranger votre stock ; vous qui êtes si peu humbles et si peu faillibles. Vous qui n'avez d'autre défense que le silence, la mort au poignet.

Je vous ai trop écouté, j'ai voulu jouer à vos jeux, entrer dans votre ronde, faire de mon âme de misfit embrumée celle d'un animal de ferme à toison bouclée, me mettre en laisse pour vous plaire, ne plus dépasser, ne plus susciter ces interrogations incrédules, ne plus rien, quoi. Etre rien. Comme vous. Et j'y suis arrivée.

Il me reste des souvenirs. Des souvenirs d'avant, quand la souffrance était telle qu'il fallait la faire sortir d'une manière ou d'une autre, et que parfois, c'était beau, et que parfois c'était drôle, et que parfois, d'autres y trouvaient un salut ; quand je croyais qu'il y avait autre chose, autre chose que mes pauvres fourrés emberlificotés, que certains étaient plus grands, plus posés, plus à même de dompter les dragons, mais aussi de les faire rugir, à volonté ; quand les étendues étaient sauvages et horizontales ; quand je n'étais encore qu'une petite fille en habits un peu trop grands, un peu trop noirs. Et que je cherchais mon maître.

Il me reste des souvenirs. Le mal est fait. Ca ne cassera pas quatre pattes à un canard, comme elle aurait dit. En attendant, vous ne me manquez plus. Le gouffre s'est refermé. Tout est très en ordre, dans l'ensemble. Et pour y arriver bien fort, je serre les dents. Cette douleur-là, au moins, elle est répertoriée.

18 octobre 2011

Petit moment de grâce

Et puis il y a tout à coup ce hoquet dans l'organisation, ce trou dans la trame du temps, après une station valable en position embouteillée, une de celles qui pourraient faire date. On a poussé l'impatience dans ses avant-derniers retranchements, on a jeté la caisse contre un morceau de trottoir et on marche, un peu dans le vague, un peu hébétée. L'air roux et frais fait comme une main amicale sur la joue échauffée. On est dimanche soir, et les minutes valent des heures, alors que le jour tombe, sans faire trop de bruit.

 On a tiré sur ses pensées, pour changer, dans l'habitâcle immobile, on a chanté qu'on était une fille de l'asphalte en montant bien dans les aigus, on a chicané autour des embryons de tramways et tout à coup, on ne sait plus. Ah, si. Là. On prend cette petite rue qui sonne comme une pierre et on trouve la devanture. Oui, c'est pour ça qu'on est arrivée un peu plus tôt. Pour être là, précisément là. Mais un rideau chocolat est tiré sur les parois de verre et un panonceau qui ne s'est pas décidé sur les horaires habituels précise tout de même que le dimanche, c'est niet. Pourtant, avant... Avant, c'était avant. Time flies et les trucs changent sans prendre la peine de prévenir. Je ne verrai pas mes petites mamans ce soir. Tant pis. C'est pas comme si je connaissais pas la chanson.

Plus loin, donc. Il fait faim et tout se dilate soudain devant, comme une longue plage brumeuse. Essayer d'y faire et d'y retrouver des petits. Au coin, il y a une brasserie. Comme elle n'est pas folklorique, je crois bien ne jamais m'y être vraiment arrêtée. Je décide de me poser, là. Des couples se préludent à côté, d'autres se racontent, une famille de vieux avec un tout jeune enfant freine mon avancée. Il y a de la place à l'intérieur et je bénis ma nouvelle condition de fille saine du poumon. Des dimanches soirs je ne connaissais pas cette forme-là. Elle va faire école. La dame aux cheveux torsadés tique à peine quand je lui passe ma commande. Un accompagnement accompagné d'un autre accompagnement. Je l'ai prévenue auparavant que j'étais parfaitement consciente du caractère saugrenu de la chose. Mais enfin, très franchement, y'a pire. Et elle avait dû en voir d'autres. Mais, et c'était bien pour ça qu'il devenait urgent que quelque chose change, j'étais entrée depuis quelque temps dans des zones de scrupulosité relativement extrêmes.

Là, donc, le cul sur le velours marron, un bol de patates et un bol de salade surplombés par un verre d'eau, j'ai lu PhG. Je l'ai lu comme ça, avec désinvolture, sans savoir. Une certaine combinaison, un ersatz de patate, un soupçon de froid extérieur, un voile de vinaigrette, les notes aigrelettes du portable qui sonne et qui retend la scène sur fond de papier millimétré. Quelques phrases bien senties, une commissures qui s'étire vers le haut. Et tout à coup, une joie, une vrai joie, à mesure que les pages défilent. Le rire intérieur qui se déploie, la satisfaction d'être à la fois ce truc dont vous dites qu'il est bizarre sans savoir, ce truc donc, qui tente d'assumer ses petites excentricités, cette femme dont on ne s'approche que pour mieux s'en défaire, cette petite fille cachée en dessous tout en dessous, et cette chienne au collier étrangleur et au dentier acéré. Cette sage mal ridée, cette jeune vieille sans nom et sans recours, cette personne qui retrouve un peu de légèreté, seule, au milieu des sorteurs dominicaux, tandis qu'elle attend son jeune amant.
 
Jusqu'à présent, c'était la guerre. Jusqu'à présent et encore pour longtemps. Mais le souffle qui revient à mesure que les muscles crient et frappent la plume et le pavé a un double fond métaphorique. Il suffrait d'un rien, il suffirait d'un bouquin bien choisi au hasard et d'une serveuse à torsades pour que tout puisse se renvoler, pour que se gonfle la montgolfière, pour que le rose monte de nouveau aux joues, pour que ça vaille le coup.

Comme si un voile se déchirait - il y en a eu tellement - l'impression, de plus en plus précise, que cette mascarade va commencer à devenir sacrément drôle et qu'il est grand temps de lâcher du lest. Et si c'est ça que voulaient dire tous ces avions, pousser les moteurs et laisser l'albatros trouver sa cadence de retro-planning. Ou plutôt rien, juste cet instant-là, pur et complet, sans parole malheureuse pour le désacraliser vite fait derrière. On sait jamais. On pourrait (s')y croire.











2 octobre 2011

Jardins intérieurs

Un mois sans nouvelles. Comme si elle était partie en vacances, de nouveau, loin. Dans des contrées unheard of, les siennes, un mélange de Russie pour les montagnes et d'Espagne pour les châteaux. Une touche d'Irlande pour la lande et d'Afghanistan pour la mitraille. Un laboratoire fumant et écumant, sans cesse en brassage, qu'alimente sans savoir la jeunesse haineuse et interrogative.

La différence, c'est que ce ne sont pas les rassemblements sonores qui vont déclencher. Au contraire, bien au contraire. Incorporés, compris, ils font maintenant le club de mémés tricoteuses qui apaise, qui rappelle le trek perpétuel d'avant, mais qui se termine immanquablement plutôt tôt. Le chahut se fait ailleurs. Du côté des livres et des explorations intimes. Ce qu'on cherche, ce qui fait luxe, ce ne sont plus les sauvages randonnées musicaloaffectueuses, mais le temps liquide et duveteux qu'on pourra consacrer aux concepts de papier, au sens que pourraient recéler ces amoncellements d'étrangetés qu'on trimballe comme une charge démesurée, un habit de lumière ou une croix aux branches barbelées. Ou encore juste le postage sur un certain radeau de fortune, celui qu'un quidam aura pris la peine d'écrire, et qui emmènera par-delà les contingences.

Des amours de biais, de leurs beautés vespérales, un enseignement perfusé goutte à goutte : remiser fers et tenailles, et goûter la douce amertume d'un poison qui condamne, et donc inscrit dans l'éternité. Les filles qui savent ont toujours quelques anecdotes, maximes, développements à ajouter et j'opine gravement, impressionnée. De tout ça, ce qu'il sortira, à la rigueur, tout le monde s'en fout. Ce qu'il faut, c'est tenter de mettre du sens sur le temps, un certain sens, puisque celui qui doit a été neutralisé.

A la rigueur, il ne dépend plus que de soi. Une liberté vertigineuse dont on a du mal à savoir quoi faire.

2 septembre 2011

Au coeur des beaux quartiers friqués, parfois, le soir, un air d'ailleurs. La moiteur et la lourdeur de l'air, son épaisseur, et les odeurs de pisse, à l'angle du bâtiment haussmannien. 

La faune en transhumance, tourisme et banlieue clinquante, les parfums identiques et dégoulinants, suavité écoeurante, les peaux bronzées, huilées, satinées, les chemises repassées et les cheveux humides. La lenteur inconsciente des grands pachydermes, dodeline par-ci, dodeline par-là, tandis que je piaffe derrière, le trottoir est si étroit.

Au coeur des quartiers friqués, parfois, le soir, c'est Macao. La foule qui grouille, ses accents qui roulent ou qui agrippent, ses hésitations devant les façades illuminées ("ah, c'est ça , c'est que ça ?", "Is that all there is to it?", "Wo chi bao le ma?"), ses mômes qui braillent et la fatigue palpable, les sandales qui traînent par terre. Les mendiants, supertramps du super-vide, à chaque coin de rue.

Un parc d'attraction, une fête foraine. Le chic qu'ils sont venus chercher et qui n'existe qu'en vitrine, enseveli sous les décibels des soundsystems installés à même la rue et les couleurs flashy des jouets qui font bipbip. Les roues aux diodes bleues d'une poussette d'enfant. De l'or en plastique et de l'argent qu'on n'a pas. Les cascades de lustres Guerlain qui clignotent ironiquement sous les dorures écaillées. Ces hordes de Japonais en file indienne devant l'enseigne de Louis Vuitton. Les galeries sombres, province-sales, Lalique ou pas.

Les familles harassées attablées dehors aux terrasses des chaînes de bouffe mal préparée, mal conservée, qui leur collera des souvenirs, les serveurs stressés, inconvenants. Cette impression de pas-cher, de pas-chic et de triste crasse sous-jacente et quand on passe, en fille, son genre écrit dans sa jupe, les regards lourds et les interpellations, misère, comme pour la dire, cette misère. 

Beaux quartiers, coeur en plastique de Paris, jamais je ne vous apprivoiserai tout à fait. Mais, pour peu que l'automne y aille de sa pluie, c'est dans Blade Runner que je joue des coudes et que je calme mes rages. Son bleu et son gris. Son impavide grouillat.

16 août 2011

Poudre d'éther

Moi aussi, j'ai pensé à toi. Par à-coups, en loucedé, une charlotte aux fraises qui gèle peut-être, quelque part, au fond d'un frigo plombé. J'ai comparé, je me suis tâtée : l'extrême étalon de l'horreur m'a servi, me sert, de mètre-ruban. Et là, est-ce que c'est pareil ? Et là, est-ce que ça ressemble ?

Certaines convergences, beaucoup d'étrangetés. Oui, même substance, même source, mais tout de même, pas cette absolue projection hors de soi-même, pas cet éventrement. Non, rien à voir, une autre mélodie sur un autre instrument. Et pourtant, tout vient du même point. Le cinoche a le même réalisateur. Faut croire qu'il a l'élégance de ne pas tourner les mêmes films à l'infini, de se renouveler, d'éviter la ritournelle.

C'est pas qu'il ait pas été tenté de rééditer, pourquoi pas, même cheval, même rênes, mais la mayonnaise n'a pas pris. Tout de suite, ça a viré vinaigre, parce que le tour de cuillère était sûrement trop hésitant, trop lunatique, trop absorbé, pas assez constant. Distrait, faut croire. Pris dans cette légèreté qu'il appelait si fort avant et qui le laisse soupeser, maintenant, ce qu'elle vaut d'indifférence creuse.

L'été sportif et doux comme un tournant, comme une réinvention. L'été sportif et doux en devenir, maintenant qu'on a bien laissé filer et qu'on a bien vu comment c'était d'être "comme". La réinstallation dans son temps, dans ses forces, dans sa particularité et toi, là-bas, sur qui je continue à buter de partout, apparitions furtives, hoquetantes, et réabsorption. La part de rêve, même pas. Le rêve lui-même, brut, sans histoire, une image qui tremble et qui s'estompe, une présence-absence douce et dure, une gracieuse mélancolie. Le fin hallucinogène aux transports tremblants.

Il est temps, maintenant, d'aller froisser les fougères. Je materai le ciel à la recherche des carlingues et ferai gaffe aux trolls. Par moment, en silence, je respirerai tout doucement ce parfum d'annihilation, ce souffle anesthésique, la poudre d'éther que tu m'as laissée.


26 juillet 2011

Agglutination forcenée

Le cercle vertueux comme une épreuve du feu. Au moment où on se reconcentre sur son nombril, où ça fatigue, forcément, parce que ce qui est naturel à certains crée des courbatures à d'autres, au moment où le temps se fait mouton ronronnant, quoiqu'on sente ses nerfs en dessous, tout à coup, il y a le monde.

L'inconnu et ses exigences, les sacrifices qu'on consent pour ne pas faire entendre trop fort sa différence, montrer que le but seul compte. L'inconnu qui te rappelle que outil, truelle, tournevis, tu seras toujours, parce que t'as pas eu les couilles de faire de toi un humain entier. Eux, ils jouent leur partition à la perfection, même si certains que tu avais connus tranquilles y ont perdu une partie de leur onctuosité. Truelle, tournevis, soit. Mais c'est à toi que revient de faire en sorte que, tant qu'à faire, ce soit du Hilti, et pas de la manufacture quartmondiste à pas cher.

Tu écourtes tes nuits pour aller voir de quel genre de chair à canon ils ont besoin. Les virus maléfiques en ont déjà profité pour venir tâter la flanelle du cercle vertueux dont tu t'es habillée. Les relous excités en ont déjà profité pour te charger la mule, avec toute leur bonne méfiance d'incultes à certitudes monnayables. Ils te font venir, à l'aube, ton aube à toi, le nez comme un chou-fleur, et puis après tu erres, totalement lobotomisée, et heureusement que ton compte en banque suit.

Mon but à moi n'est pas comme le leur. Même si je peux douter, parce que le prix à payer, par ommission, n'est pas anodin, il leur reste probablement impensable. Le simple retour à l'amitié créative, à la complémentarité rieuse, à la confiance. Il faut croire que ça n'a pas de prix, en fait. Il faut croire aussi qu'il faut, quoi qu'il arrive, apprendre à saisir les opportunités et tant pis si on y laisse d'autres conforts. Essayer. Parce qu'on ne saura jamais sinon.

Une aube nouvelle, qui s'annonce déchirante comme un accouchement, douloureuse aux encoignures, mais qui doit advenir, pour que le reste se déploie. Le retour à la vie comme tout le monde, les activités de groupe, la friction contre les amas-horaires, la marche et les rails, les clubs et les cours du soir, les apéro-terrasses, la fatigue aux heures organiques, la lutte le matin, contre ce putain de temps indomptable, la lecture en zone transhumante, les visages en vrai, les regards en vrai, le dialogue en vrai. Le différé, les vitres qui protégeaient : assez !

La force, malgré tout, retrouvée sous les Kleenex, l'élixir de vie en perf, goutte à goutte, qui se diffuse. De la noirceur apeurée, des vestiges attendrissants. Mais la blanche élégance de l'albatros a d'autres promesses sous les ailes, d'autres duvets en passe de s'incarner suffisamment pour porter le monde, la bête, le monde, et le soleil.

17 juillet 2011

Endorphines, enfin

Pendant que tu dors, imagine que les gongs sonnent assez fort, assez dense, que leur traînée auditive fait comme un quadrillage de la pièce, tremblant et pointillé. Imagine la pesanteur bienfaisante qui suit les claques données au volant, la pesanteur moite d'après la douche, celle qui s'habille toujours d'une chemise de coton, pour le mieux. Imagine les boucles hirsutes penchées au-dessus, qui se moquent, en loucedé, comme des petites filles. La perfection lisse, le jade translucide, la puissance toute entière retenue, tendue, opalescente, une statue de marbre blanc, le David florentin, sa grâce et son épaisseur.

Imagine tout ça pendant que tu dors, et puis réveille-toi et savoure, le vide serein que laissent les exercices, les ondulations oublieuses, le caoutchouc indolent bercé par le ressac. Savoure l'intensité du jour, va voir les images mises bout à bout, les images qui craquent et pétillent en 3D, les momies dont les bandelettes flottent jusque dans ton cou, les jets d'ombre, les héros si courageux que tu espères que certains en prendront de la graine, les doux poncifs crème à récurer.

Essaie de revenir sur terre, essaie un peu... Le brouillard que tu as pris en tête n'abandonne plus, sa ouate engourdie comme un édredon perpétuel, irisé. Mais c'est le prix de la drogue, celle qu'on laisse, celle qu'on prend. Pas vraiment les mêmes que les vôtres. Arsenal intérieur hyper diversifié, sophistication insensée. Quand il dit qu'il a peur de devenir fou, il ne sait pas, il ne sait pas combien nous le sommes déjà, et combien il faut le prendre comme une chance, une poésie gratuite, de celles qui nous sauveront toujours, même ailleurs. Et que c'est bien grâce à cette folie que nous pouvons nous parler. La même langue.

4 juillet 2011

Star Wars derrière les barreaux

Sous les cascades de glycines, ou ce que j'ai pris pour, dans mes souvenirs, réunion d'anciens combattants. Chacun comparant les limites de son traintrain domestique. Et de son désinvestissement.

A l'intérieur, les dernières notes se font entendre. Tout raté. Un métier. Mais peut-être que le but de la manoeuvre, au fond, était juste d'être là, sous les glycines, à se frotter les coudes, aller et venir, poser des lèvres sur des joues, laisser fulgurer leur lent velouté, chuchoter comme des gamins au bord du fou rire et se faire engueuler par le maître d'école.

La tension redescendue, donc, livides, ils étaient, vidés et souriants. Comme d'habitude, cette affection bon enfant, qui ne se délivre qu'à la louche, aspergée massivement, juste la trempette dans le chaudron qui glougloute doucement. Certains en ont le rouge aux joues, d'autres font la fine bouche. Un cran en dessous toutefois, par rapport à la grand messe industrielle de l'autre fois, le comité restreint de la semaine imposant sa petite retenue.

Le silence religieux, traversé de légers cliquetis, on finit par le fuir, tellement on est (enfin) mauvaises élèves. Dehors, sourires gênés, je me laisse découper en rondelles par le scalpel à la mode, en gros, en vrac, une hâche donc, un gigot par-ci, une escalope par-là. Malaise. Il est des oreilles qui ne devraient pas entendre. Mais pourquoi pas. J'aime sa fragilité, sa sincérité, sa grande gueule. Elle me refait le portrait, ses compliments insupportables. Mes yeux quittent très régulièrement la fraîcheur lunaire de son visage. Autour, une enfilade d'épaules agglutinées. Par à-coups, ma rétine brûle, achoppe sur de l'indicible, et se fige, lockée. J'entends distinctement le grésillement des sabres, le bras de fer de lumière qui crépite et pétarade. J'ai dû baisser les yeux en premier, je suppose. Ce serait logique, en tout cas.

Elle continue, j'abonde, sourire contrit, assumer la perdition, l'errance. Sauf que non, pas vraiment. Ca, c'était avant. Il y a comme une chappe qui s'est formée, un truc empêchant, une nouvelle nonnerie. Protection de carton, protection projective, mais protection. Quand je sors, l'air tout propre, la lumière des histories, le fluide qui bielle les muscles me ramènent aux intemporalités. Les tilleuls bicentenaires, la petite brise qui fait tourner doucement leurs hélicoptères, les odeurs de foin et les bêtes qui paissent tranquillement, impassibles. Tout à coup, tu t'inscris dans l'éternité, tu reviens à ton petit travail de petite fourmi. Et ca fait du bien.

Après, c'est fini, encore les dernières notes. Bravo, bravo, hem. Elle veut s'en aller, soudain. Je réalise qu'il est tard, que tout a passé comme un souffle. Il est content, assommé, ailleurs : il nous serre toutes les deux dans ses grands bras en regardant devant, loin. Les au-revoirs sont lapidaires, escamotés. J'essaie de suivre et puis j'abandonne. Je vais dans l'autre sens en tirant sur mon perf. Ma vue se brouille, c'est la mousson des yeux. Comme, comme... il y a trois ans, sur un canapé qui a débordé. You never learn. Non, ça, ça s'apprend pas, jamais.

Il n'y a pas de leçon, pas de progression. C'est l'essence de la vie qui se condense, là. Contrariée, certes, et elle est souvent contrariée. Il y en a qui préfèrent faire les morts-vivants, histoire de plus trop moussonner. Pierres parmi les pierres, ce dont je rêvais plus jeune. Chacun sa manière. Dans les acumoncellements de bagnoles, j'ai lentement repris du réel. Mais c'était la nuit, tout de même. Et mes rêves sont des super héros. Ils ont éventré la cage. Tordu les barreaux.

26 juin 2011

Derrière les yeux

Au creux des vapeurs d'été, il est de drôles de soustractions. Dans la ville aux ombres italiennes, un fond noir en suspension au fond des orbites, visage étonné que se disputent deux mains tendues. La douceur qui en émane parfois, sidérante, et puis d'autres fois l'insolence, cette dureté que je ne perçois que parce qu'elle suscite la mienne.

Au soir, tandis que je décharge tranquillement mes sacs verts et que les familles profitent de l'avenue moite pour se remplir la panse, la toute petite brise qui glisse sur mes épaules prend soudain un nom. Les détonations qui suivent, censées mimer les magnificences d'antan, mettent le quartier dans une ambiance guerrière. Je souris. La métaphore est trop évidente.

La chaleur qui fait pulser les hormones, je la sens, je la sens ennivrer le quidam, ennivrer tout le monde. Drapée dans mes robes de nonne mentale, je te la dédie. Tout ce que j'ai pu faire depuis, c'était monter distraitement les canassons de papier mâché qui tournent mollement au coin, là-bas. Les monter du bout des étriers et puis m'expulser d'un coup et partir en courant.


A la rigueur, les images sont miennes, personne ne me les enlèvera. Je les chéris comme des reliques, comme ce qui reste, hors contingences inappropriées. Elles me regardent.


Du fond noir en suspension, je sens parfois les soieries capillaires m'effleurer la joue. Leur musc et leur lustre, affectueux. Alors, je continue à marcher, quelque part ravie, quelque part désolée. Riche de leur persistence, quoi qu'il en soit.